
Les lumières lentement se baissent, les clarinettes et violons s’échauffent discrètement quand brusquement résonne l’appel à la prière de la mosquée d’Umar sur la place de la mangeoire à Bethléem. Nous étions sur le point de débuter la messe de la nativité dans cette ville extraordinaire quand quelqu’un nous a rappelé dans quelle région spirituellement riche nous nous trouvions. Nous étions à quelques minutes de débuter notre messe de Noël en plein été quand plusieurs dizaines de millions de personnes sont elles aussi rentrées en prière.





Dieu est le plus grand
J’atteste qu’il n’ya nulle divinité digne d’être adorée sauf Allah
J’atteste que Muhammad est le Messager de Dieu
Venez à la Prière ! Venez à la Prière ! Venez à la félicité ! Venez à la félicité !

Je n’avais pas entendu le chant du muezzin depuis mon départ du Caire, depuis ce dernier appel rue Champollion qui comme les autres était devenu banal. Pourtant je sens encore l’écho de celui de Bethléem dans mes veines et dans ma tête. Je ressens encore les frissons qui ont parcouru ma peau, brusquement alors que les “Allah” partaient dans le ciel et que chacun se tournait vers son Dieu.
Ce moment reste gravé en moi et c’est un souvenir très fort que je garde de ce pèlerinage, de ce retour aux sources.

Nous étions certes près de 2000 à avoir répondu à l’appel de la conférence des évêques de France pour nous rendre en Terre Sainte, pourtant j’ai l’égoïste impression que la phrase clé de cette aventure “retour aux sources” a été choisie pour moi.
Ma vie au Caire était également rythmée et bercée par le fait religieux, catholique musulman ou encore copte. Délicats et difficiles ont été les premiers jours dans ce Caire tentaculaire où mes repères habituels étaient brouillés… Ma foi a été en quelque sorte un refuge face au bruit et aux mésaventures, elle a aussi été une essentielle clé de lecture de ma vie en Egypte, une excellente porte ouverte vers l’autre, sa culture et ses croyances ! Puis une aumônerie est née, j’ai fréquenté l’église St Joseph, d’autres jeunes et ma foi s’est revitalisée, reconstruite… la prochaine étape se devait donc d’être la Terre Sainte.
Deux ans auparavant, j’avais foulé cette terre martyr mais pour d’autres raisons que certains d’entre vous connaissent bien. Frustré de n’avoir pas plus marché sur les pas du Christ j’ai beaucoup appris de la souffrance des peuples qui vivent là-bas. Embarqué dans cette aventure, j’ai rejoint le diocèse de Lyon à l’aéroport pour une trop courte dizaine de jours, un retour aux sources de ma foi mais aussi un retour aux sources de mon engagement et de mes convictions humaines et politiques. Sur la place de la nativité, à Bethléem, avec la voix du Muezzin et de tous ces pèlerins qui chantaient l’amour du Christ, j’ai compris comme un déclic les richesses qui peuplaient ma vie. J’ai bien saisi l’importance que la foi et la lutte pour la paix au Moyen Orient auraient dans ma vie et dans mes projets…
“Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, ils seront rassasiés” Mt 5
En haut du mont des Béatitudes et face à la mer de Galilée, alors que chacun devait méditer les paroles du Christ et choisir une béatitude qui leur correspondait, il était presque évident que la mienne serait celle-ci. “presque”, car deux autres me tenaient à cœur. “heureux les artisans de paix…”, j’espère et je croix dans cette paix mais je suis encore plus assoiffé de justice et de pardon. La deuxième qui est encore dans la course (ou au moins dans mon cœur), c’est celle que, peut être, vous aussi vous avez lu en anglais sur ce mur de la honte qui ceinture et étouffe la Palestine et enferme l’Etat d’Israël; “blessed are those who mourn, for they will be conforted “Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés”.

Avec le diocèse de Lyon, nous avons parcouru Israël et les territoires palestiniens à la découverte des lieux saints. Première étape le Néguev sur les traces d’Abraham et tribus d’Israël cette halte au désert avant de se lancer vers la Judée et la Galilée a été pour moi le moment que j’attendais pour relire ma vie et les mois qui s’étaient écoulés depuis mon départ de France, les souvenirs revenaient inlassablement, le Caire, vous, les voyages, cette petite fille au Yémen et finalement le désert et la joie que j’éprouve quand j’y suis plongé. Malheureusement, quelques jours après cette étape enrichissante, nous nous sommes aperçus que lors de notre halte nous avions croisé la route de la Schigelle, une vilaine bactérie qui m’a bloqué en quarantaine pour 48 heures ! Entre temps, découverte de la mer morte (on flotte vraiment, c’est très drôle mais très très chaud) de Qumran et lecture partagée des évangiles. Puis, ce fut les premiers temps tous ensemble, les 2000 jeunes en route vers Jérusalem qui se retrouvent au bord de lac de Tibèriade, près de Nazareth… Puis la case Hôpital et quarantaine pour près d’une cinquantaine d’entre nous,notre “malheur” nous a tant bien que mal permis de faire connaissance et d’apprendre des autres au point de lier de profondes amitiés !
A la fin de la quarantaine, direction les territoires palestiniens et cette ville magique qu’est Bethléem ! Le deuxième retour aux sources débute au contact des populations arabes, je réutilise mon dialectal égyptien en amusant mes interlocuteurs, je redécouvre les ruelles et l’ambiance de cette ville fascinante ou j’étais resté plusieurs jours deux ans auparavant. Après deux jours à Bethléem, c’est la tant attendue marche vers Jérusalem, une fois passé le checkpoint et le mur de séparation, nous atteignons le mont des oliviers. La rumeur de la ville, le Saint sépulcre, le dôme du rocher et le mont du temple inonde mon regard et mon esprit, je suis subjugué, euphorique, enivré et impatient de parcourir la vieille ville, marcher sur les remparts et revoir Jérsualem, Al Quds, Yerushalaïm !
Le groupe est vêtu de Blanc, couleur de notre baptême, à pied nous descendons le mont des oliviers et atteignons la porte St Etienne avant de nous engouffrer dans la vieille ville sur la via dolorosa en direction du Saint Sépulcre.
Jérusalem !
Un peu comme à Bethléem, je redécouvre une part de moi même que j’avais laissé derrière moi deux ans auparavant. Je me ballade et recroise l’Hébron Hostel, le mur occidental, l’ecce homo et tous ces endroits que j’avais passionnément fréquentés… Les ruelles de la vieille ville sentent bon, les odeurs de safran et de Zahtar se bousculent comme dans mes souvenirs, quelques uns des pèlerins m’accompagnent pour appréhender autrement Jérusalem, des ruelles du quartier arabe en passant par les remparts et la porte de Damas, c’est un éternel et agréable retour aux sources. Dans ma tête les prochains projets bouillonnent, apprendre l’hébreu, revenir l’été prochain, chercher un stage ici ou dans les territoires…
Les derniers jours à Jérusalem ont été des plus instructifs et des plus émouvants, nous avons célébré la Passion de nuit au pied des remparts avec une vue imprenable sur la vieille ville, puis tout s’est accéléré, la dernière messe ensemble et les ultimes balades à Jérusalem avec les autres pèlerins, les “au revoirs” et le départ en bus pour l’aéroport de Tel Aviv.

Retour en France, encore un retour comme ceux que j’avais redouté. Un retour pour mieux rebondir ? Malheureusement pas comme je l’avais prévu…
On rêve tous au fond que nos vies soient comme le son de la clarinette, un son mélodieux, plaisant, enthousiaste, envoutant mais quelque peu déroutant. Déroutant et même parfois déplaisant quand, entre chaque morceau vient s’imposer presque brutalement le souffle du clarinettiste. Ma vie, la vie et l’amour sont pour moi comme ces instants d’incertitude ou l’air expulsé vient à manquer et où il faut donner un nouveau cours à sa mélodie. Pendant ce souffle qui ne dure pourtant que quelques secondes tout peut changer se mouvoir évoluer et engendrer déception ou bonheur intense. Ce souffle là n’a donné naissance qu’à désespoir et désolation.
il n’y a guère de bruit que je tolère mais ce son m’attire presque inlassablement, je prête l’oreille attentif afin d’écouter ce sursaut qui intervient avant que ne s’échappent définitivement les notes de la clarinette.
Le temps de ce souffle, de ce sursaut, il m’a fallu affronter de nouvelles émotions et faire face à des sensations inattendues. Pour mieux sursauter, je me suis lancé à la découverte d’un morceau de mon pays, où vit une partie de ma famille, l’Alsace.